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Dès la création de leurs établissements d’enseignement, les jésuites inscrivent le théâtre parmi les activités éducatives importantes.
Alors même que le théâtre est décrié par l’Église, (interdiction du jeu des Passions médiévales, refus des sacrements aux comédiens excommuniés, opprobre jetée sur les femmes comédiennes, refus d’une inhumation en terre chrétienne – jusqu’à Molière !…), les jésuites estiment que la pratique théâtrale offre de multiples avantages dans la construction d’ensemble d’une jeune personnalité : formation et approfondissement de l’imagination et de la sensibilité dans l’intériorisation d’un rôle ; connaissances culturelles de l’Écriture sainte et des Antiquités, qui fournissent le plus souvent le point de départ des intrigues des drames et des tragédies ; expression publique devant tous les camarades, devant les adultes invités , y compris les notables de la ville ; réflexion intellectuelle et morale sur les sujets traités dans les pièces. Car les Pères jésuites n’hésitent pas à écrire eux-mêmes les textes des pièces, en français, mais aussi, largement, en latin et en grec. On entreprenait dès l’enfance, il est vrai, l’apprentissage de ces langues, dans lesquelles aussi se faisaient certains cours.
Quand ils ne prenaient pas leurs sujets dans les grands textes anciens, les Pères n’hésitaient pas à traiter – bien sûr, d’une manière transposée et voilée – leur actualité politique et religieuse : dilemme d’un roi entre sa passion amoureuse et la raison d’État ; attitudes à avoir envers les hérétiques ; conflits intérieurs entre l’amitié et le devoir ; folie d’un ambitieux qui le conduit à sa perte ; nécessité ou non de faire alliance, ou d’entreprendre une guerre, de pardonner à ses ennemis. Les allusions étaient assez transparentes, au moins pour les spectateurs adultes. Les bibliothèques, les archives possèdent encore beaucoup de ces manuscrits, dont certains ont fait l’objet de thèses.
Cette pratique du théâtre s’est maintenue sans interruption dans les Collèges jusqu’à la fin des siècles classiques.
Passons au XXe siècle. En France, entre les deux guerres, le renouveau du théâtre est important. Il y a les très grands metteurs en scène du « Cartel » : Baty, Copeau, Jouvet, Lugné-Poe, d’autres. Il y a les disciples de Copeau, en Bourgogne juste avant la seconde Guerre mondiale, les «Copiaux», qui vont sur les routes et redécouvrent le théâtre ambulant. De leur équipe, ou de leur aura, seront issus de nombreux mouvements de la renaissance théâtrale d’après-guerre. Les « Comédiens Routiers », par exemple, qui fourniront d’innombrables groupes de théâtre populaire, ou des animateurs comme Jean Vilar. L’un des derniers témoins de ces temps de recréation est Raymond Devos…
Dès cette époque, les Jésuites renouvellent la pratique théâtrale de leurs maisons d’enseignement. Ce sont souvent les professeurs, les éducateurs jésuites, les préfets eux-mêmes qui constituent des troupes d’élèves. Il est vrai que les religieux sont encore très nombreux dans les Établissements, qu’ils s’activent dans tous les domaines, et pas uniquement dans les animations religieuses : enseignement, musique, sports (Franklin gardera des décennies un Préfet des sports jésuite en la personne du Père J. André).
En ces temps d’avant et d’après la Seconde Guerre, pour monter un spectacle théâtral – parlons de Franklin – tout est prétexte : soirée divertissante, fête religieuse, fête de Division, spectacle de fin de trimestre ou de fin d’année, fête patronale, kermesse, tout autant que la mise en scène par le professeur de lettres d’une tragédie ou d’une comédie classiques que l’on vient de travailler en classe. Dans les années ’50, une habitude s’était prise de monter en alternance chaque année un chef d’œuvre de la littérature allemande ou de la littérature anglaise : Goethe, Shakespeare, dans la langue, bien sûr ! Formidable expérience pour les jeunes gens, à une époque où l’on ne voyageait guère pour parler les langues vivantes – même si Franklin inaugurait dans le même temps des échanges durables avec des collèges d’Angleterre, ou d’Allemagne et d’Autriche.
Peu après la guerre, au moment où les laïcs commencent à devenir plus nombreux, et à prendre des responsabilités, un homme, artiste plasticien de formation et qui a travaillé entre autres avec Jean Vilar, Bernard Van Der Meulen, entame une longue carrière d’enseignement théâtral au sein de Franklin. Enfermé jusqu’à trente heures par semaine dans la salle obscure du théâtre construit au milieu des années ’50, il forme, avec métier et persévérance, tous les élèves de l’établissement. Il y sera fidèle jusqu’à sa retraite, c’est-à-dire hélas presque jusqu’à sa mort. Mime, expression orale, récitation, improvisation, jeu individuel ou collectif, tous les garçons du Petit, d’abord, puis du Moyen et du Grand Collèges travaillent avec lui. Pour les grandes occasions, et pour les Journées Missionnaires assurément, il monte un spectacle, avec des élèves choisis, ou avec des volontaires. Les plus grands viennent aussi se proposer, parler d’un désir, d’un projet déjà un peu formé, d’un texte, et il met cela en forme. Parfois, cela n’aboutit pas. Mais le travail déjà fourni a été très formateur. Le plus souvent, une ou deux représentations couronnent des mois d’efforts. Il fut un temps où presque chaque année il montait les Fourberies de Scapin avec des élèves de Cinquième, qui ne l’ont sûrement pas oublié.
Des professeurs laïcs prennent leur part de ce travail. Monsieur A. Rollin, longtemps professeur de Français, a lui-même monté plusieurs pièces, et longtemps Monsieur V. Umnik a assuré après lui la régie des spectacles, avec énormément de patience, de méthode, d’imagination, et d’humour. Binôme étrange avec « Vander », mais combien efficace…
Il arrivait même et plus souvent qu’on ne croit, que des adultes montent à leur tour sur la scène. Pour le coup, on recrutait pêle-mêle des parents, pères et mères, des anciens, des grands élèves –ou même des plus jeunes, selon les rôles – des professeurs et des surveillants, et bien sûr des pères jésuites. Il en reste dans plus d’une mémoire des témoignages savoureux !
Puis la mixité est entrée dans Franklin. C’en était déjà fini, depuis un certain temps heureusement, de la tradition qui transformait en filles les petits garçons plutôt fluets ! On savait recruter des jeunes filles de Lycées voisins, ce qui n’allait pas toujours sans difficultés, mais enfin…
D’autres professeurs sont venus, passionnés de théâtre eux aussi, qui reçurent de Monsieur Van Der Meulen une tradition importante et très riche. Si les horaires du Collège ont perdu presque toutes leurs heures de théâtre, il en perdure un peu en Troisième, où tous les élèves passent par demi-groupes sur la scène, pour apprendre à leur tour à occuper l’espace, à placer leur voix, à donner du jeu à leurs camarades.
Voici une douzaine d’années, l’ensemble des bâtiments de Franklin a été énergiquement rénové, et agrandi autant que possible. À cette occasion, la salle de théâtre, qui datait de 1955 environ, a été rénovée de fond en comble. Si elle a perdu de son nombre de places – sécurité oblige – elle est devenu un outil magnifique, d’une qualité professionnelle.
Au Lycée, une Option académique « Théâtre-Arts dramatiques » a été ouverte pour regrouper autant que possible des élèves de la Seconde à la Terminale. Deux troupes sont constituées, mêlant des élèves de Seconde, Première et Terminale, qui s’exercent trois heures en moyenne par semaine, montent chacune un grand texte à l’occasion des Journées Missionnaires, et participent à des échanges avec les troupes d’autres lycées jésuites, de France et désormais de l’étranger.
Pour tenter de compenser la disparition, des programmes officiels, des anciennes heures d’« expression orale » des classes de Sixième, Cinquième et Quatrième, il est désormais proposé à tous les élèves du Collège des ateliers de théâtre, dans le cadre de l’Association Culturelle de Franklin (ACF). Ces formations sont assurées par un comédien professionnel. Des ateliers équivalents existent pour les élèves de l’École, et, avec les pièces montées pour leurs classes par les professeurs du Petit ou du Grand Collèges, -y compris parfois en langue anglaise !- ce sont environ quatre cents élèves qui passent, brièvement ou régulièrement, sur le magnifique plateau de chêne notre salle. La tradition théâtrale à Franklin n’a peut-être jamais été aussi vivante !