La passion de l’EUROPE
À l’issue de cette rencontre, ils ont découvert la Galerie dorée, joyau de style Régence (aux influences rocaille), située dans l’Hôtel de Toulouse, actuel siège de la Banque de France. Cette galerie, redécorée au XVIIIème siècle, est le dernier vestige de l’hôtel bâti par Mansart en 1635. Les élèves ont pu admirer ses peintures mythologiques représentant notamment le Triomphe d’Apollon, Junon et Éole, la Nuit, Neptune et Amphitrite, Pluton et Proserpine, autant de scènes remarquables qui témoignent de la richesse artistique du lieu.
Nous avons eu la chance d’écouter la vision du Gouverneur de la Banque de France sur la nécessité de revitaliser le projet européen à travers un engagement à la fois personnel et politique. Il s’appuie sur son histoire et son idéal, source de passion comme modèle d’engagement pour démontrer que l’action concrète prend sens avec des sujets tels que la stabilité monétaire et l’innovation technologique qui sont des piliers essentiels face aux pressions géopolitiques mondiales.
Il soutient que l’avenir du continent dépend d’une transition énergétique réussie et d’une capacité à transformer des idéaux en actions concrètes. En somme, il appelle à un sursaut collectif fondé sur le dialogue afin de préserver l’autonomie et l’identité sociale de l’Europe dans un monde incertain.
Pour le Gouverneur, tout commence par une distinction fondamentale : il s’agit d’être passionné sans être passionnel. La passion est cette « cause qui fait vibrer », mais elle doit s’incarner dans la mesure, l’efficacité et le dialogue. Ce récit est celui d’une trajectoire qui part des racines intimes pour aboutir à la rigueur de la politique monétaire.
Les racines d’une passion : de la Sarre à l’Europe concrète
L’idéal européen du Gouverneur ne naît pas dans les bureaux de Bruxelles, mais dans la terre de la Sarre, où sa famille s’est installée dès 1791. Son Europe est celle des frontières mouvantes, marquée par le traumatisme de la guerre et le soulagement de la paix retrouvée, symbolisée par le retour de l’officier français, parent du Gouverneur en uniforme français dans la région allemande. Pour lui, « l’Europe n’est pas une abstraction », c’est une réalité vécue qui constitue les racines de son engagement.
Le passage à l’acte : Maastricht et le calendrier mobilisateur
Cette passion se transforme en projet politique lors des négociations du traité de Maastricht. Sous l’impulsion de figures comme Helmut Kohl ancien chancelier allemand et Pierre Bérégovoy, figure clé de la politique économique française en 1992 l’idée d’une monnaie unique devient une urgence : « c’est maintenant ». Le Gouverneur y apprend une leçon de Realpolitik essentielle : « la différence entre un rêve et un projet, c’est un calendrier ». C’est ce passage à l’action planifiée qui a permis à l’aventure de l’Euro de devenir tangible.
François Villeroy de Galhau explique aux élèves la gestion tactique du temps lors des négociations : Lors du sommet de Dublin en 1996, présidé par l’Union européenne pour discuter du pacte de stabilité, les tensions entre la France et l’Allemagne étaient à leur comble. Ancien ministre belge des finances entre 1988 et 1998, Philippe Maystadt disposait d’une proposition de compromis préparée mais qu’il a fallu présenter au bon moment à ses interlocuteurs : C’est l’art du moment opportun : Plutôt que de proposer sa solution immédiatement, le ministre belge a attendu le « bon moment » permettant ainsi de débloquer les débats et d’aboutir à un accord final.
Ce rôle de médiateur patient et stratégique souligne l’importance de la culture du dialogue et du consensus, souvent plus ancrée dans certaines cultures européennes, pour surmonter les blocages politiques majeurs.
La Realpolitik du compromis et du “Bouclier”
Aujourd’hui, cette Realpolitik s’exprime à travers deux fonctions de l’Euro : Un bouclier interne qui joue un rôle de protection pour les économies européennes face aux crises et un outil de puissance externe face au dollar et au yen. Mais l’Euro doit encore développer son attractivité internationale.
Une vision pour l’avenir : entre innovation et écologie
Le récit se tourne enfin vers la nécessité de réveiller le modèle européen. Tout en défendant un équilibre social et environnemental unique au monde (la Banque de France étant la banque centrale la plus verte du G20), le Gouverneur reconnaît que ce modèle est parfois incompatible avec la prise de risque.
Pour lui, la survie de cet idéal face aux autocraties et aux géants de la Tech repose sur la « flexisécurité » inspirée des pays scandinaves et sur une capacité à transformer l’épargne de long terme en innovation. Face à « l’invective et la parole vide », il oppose une Europe du dialogue capable d’affirmer ses convictions, à tous les niveaux des réalités, que ce soit la solidarité avec l’Ukraine ou la transition énergétique.
Une élève questionne le Gouverneur sur l’attractivité économique et l’autonomie stratégique du continent, comment préserver un équilibre unique.
Nous devons activer la culture du dialogue et du consensus : Contrairement à l’histoire latine, les pays scandinaves développent un modèle performant et possèdent une culture du dialogue très ancrée. Ce sens du consensus transparaît dans leur manière de gérer les défis économiques et sociaux, comme ils l’ont montré avec les réformes des retraites ou la gestion des déficits.
Il y a des modes de financement favorables et les pays du nord de l’Europe disposent de systèmes de financement plus adaptés à l’innovation. Ils s’appuient sur une épargne de très long terme investie en fonds propres, plutôt que de dépendre quasi exclusivement des crédits ou des prêts bancaires.
Nous devons suivre le modèle de la « flexisécurité » : Ce système, cité par Patrick Artus, permet une plus grande prise de risque. En combinant flexibilité pour les entreprises et sécurité pour les travailleurs, il favorise un environnement propice à l’innovation.
Nous avons des racines culturelles spécifiques et nous pouvons suivre l’influence possible d’une « culture luthérienne » qui favoriserait ces comportements de dialogue et de gestion pragmatique. Cela explique peut-être en partie les succès concrets et la capacité d’innovation illustrée par des réussites mondiales telles qu’IKEA ou Spotify, prouvant que le modèle social européen peut être compatible avec une forte dynamique créative lorsqu’il est appliqué avec ces spécificités scandinaves.
En résumé, c’est l’alliance entre un système financier axé sur le long terme et une culture sociale basée sur le consensus et la prise de risque sécurisée qui explique leur avance technologique et entrepreneuriale.
Comment la ‘flexisécurité’ favorise-t-elle concrètement la prise de risque ?
La flexisécurité est présentée, notamment par l’économiste Patrick Artus, comme un levier essentiel pour favoriser la prise de risque au sein du modèle économique européen.

Un point sur la fléxisécurité : mécanisme encourageant l’innovation et l’audace :
C’est la recherche d’un équilibre entre souplesse et protection. En combinant la flexibilité pour les entreprises et la sécurité pour les travailleurs, la flexisécurité crée un environnement où l’échec est moins stigmatisé et moins lourd de conséquences sociales, ce qui permet aux acteurs économiques de prendre davantage de risques. Rappelons la nécessité déjà commentée de l’ancrage du dialogue : Ce modèle réussit particulièrement dans les pays scandinaves car il s’appuie sur une culture du dialogue et du consensus beaucoup plus profonde que dans les cultures latines. Ce climat de confiance permet de négocier des solutions intermédiaires sur les questions économiques et financières, facilitant ainsi l’acceptation du changement et de l’innovation.
Par ailleurs, la prise de risque associée à ce modèle est renforcée par des systèmes de financement spécifiques, basés sur de l’épargne de très long terme investie en fonds propres, plutôt que sur de simples crédits ou prêts bancaires. Cela offre aux entreprises innovantes la stabilité nécessaire pour mener des projets audacieux sur la durée.
Pour que cette prise de risque s’exprime pleinement, les sources soulignent qu’il faut sortir des normes nationales trop détaillées — souvent nées d’un manque de confiance entre pays ou d’un protectionnisme déguisé — au profit de normes européennes simplifiées.
Pour conclure
À travers le récit de son histoire familiale et de son parcours lors de la création de l’euro, le Gouverneur a expliqué la façon dont l’Europe agit comme un bouclier face à l’instabilité mondiale. Il prône un modèle fondé sur le dialogue social, la transition énergétique et l’innovation technologique pour rivaliser avec les grandes puissances autocratiques. Il a l’importance de transformer les idéaux européen en projets rappelant que si la flexisécurité transforme le modèle social européen en un moteur d’innovation (comme l’illustrent les succès d’IKEA ou Spotify) elle offre également un cadre sécurisant qui rend le risque acceptable et gérable.

