Une rentrée en musique !
Une minute de musique
Il n’a pas commencé par parler. Avant tout discours, une minute de musique. Le ton était donné : l’art, pour Jean-Philippe Sarcos, doit rester très proche de nous et garder pourtant quelque chose de sacré, nous élever vers ce qui nous dépasse, sans jamais le banaliser. Un chef d’orchestre devant ses musiciens, disait-il, c’est un professeur devant ses élèves. Un parallèle qui allait tenir toute la conférence.
Deux métiers dans une seule fonction
Le premier métier, c’est la répétition. On arrive devant un orchestre que l’on connaît ou non, et il faut déchiffrer ensemble : trancher les coups d’archet, placer les respirations, chercher la justesse, équilibrer les pupitres. C’est le temps de la rationalité et de la patience. Parfois, il faut plusieurs semaines pour monter une œuvre. Aujourd’hui tout va très vite, les heures sont comptées. « Au commencement était le rythme », rappelait-il après Hans von Bülow : donner le tempo, c’est le premier geste.
Le second métier, c’est le concert, et c’est presque l’inverse. On prend des risques, on invente, on cherche la grâce ; on étonne les musiciens pour les sortir de l’habitude. « En concert, je n’écoute pas ce qui se passe, j’écoute le film de la musique » tout en restant au contact de ce qui advient. Et le public change tout : devant une salle vide, personne ne donne le meilleur de lui-même. Le trac, s’il n’est pas paralysant, rend efficace et fait naître des idées que l’on n’aurait jamais eues seul.
Tout enseignant reconnaît ici la préparation d’un cours puis l’heure de classe et l’examen ou concours.
Le métier de la première fois
Face à des musiciens professionnels, passionnés, qui jouent depuis l’âge de quatre ans, le sort d’un chef est scellé en quelques secondes. Il faut capter leur confiance : ordre, calme, détente, sens de l’humour, et accepter de se laisser mettre en boîte. Ensuite seulement on peut rendre présent l’esprit d’un grand maître.
Cela suppose une vision personnelle, réfléchie et argumentée. Refaire en moins bien ce que les enregistrements ont déjà fait cent fois n’a aucun intérêt ; aborder l’œuvre sacrée de Bach sans entrer dans sa mystique, c’est passer à côté de l’œuvre.
Le groupe et ses minorités
C’est sans doute ce qui a le plus retenu l’attention des équipes : cette manière d’être à la fois devant le groupe dans son ensemble et attentif à ceux qui, en son sein, pourraient se sentir à la marge.
Parler le moins possible. Ne pas répéter ce que l’on vient de dire. Expliquer avec son cœur et ses gestes. Parler pour tous : le dixième violon doit se sentir intégré autant que le premier. Faire confiance et écouter les propositions — les trois flûtes ont leur langage, laissons-les régler entre elles ce qui leur appartient. Principe de subsidiarité. « D’abord ne pas nuire » : ils jouent très bien, laissons faire ; ensuite, suivre et mobiliser. Regarder chacun avec bienveillance, et l’on obtient davantage — aujourd’hui, on ne peut plus aller contre, seulement avec.
Mais diriger, c’est aussi décider, parfois vite, parfois des choses dures. L’exemple d’un orchestre russe qui s’était passé de chef est éclairant : le résultat était fade, sans intérêt, sans vexer personne. Sans décision, pas de vie. Le cœur de chacun doit être protégé, avec courtoisie mais fermeté.
Jean-Philippe Sarcos l’a dit simplement : certains chefs n’ont pas besoin d’être aimés ; lui a besoin de cette confiance pour pouvoir être nu devant ses musiciens, leur donner ses craintes comme ses élans. Il faut respirer avec les musiciens comme avec les élèves. Il y a là une résonance ignatienne qu’il a lui-même relevée : sentir et goûter intérieurement, faire l’expérience de la musique de l’autre, et que chacun se mette au service des autres pour que l’ensemble change.
Socle commun pour un monde commun
Quand un orchestre uni joue une symphonie de Mozart, Mozart est réellement là — et on ne la jouera plus jamais de la même façon. Faire revivre un génie, ensemble.
C’est au fond ce que nous faisons en classe. Nous avons reçu un socle commun de connaissances, de traditions, d’histoire, et c’est à partir de ce socle que nous donnons du sens au monde que nous habitons. Le chef d’orchestre comme le professeur transmet des récits : ils nous aident à mieux comprendre le monde, et à le vivre non pas seul, mais avec les autres.
Fin en musique
La conférence s’est refermée comme elle s’était ouverte. Sur l’écran, cette fois, non plus un orchestre en concert mais un match de football entre les choristes et les instrumentistes du Palais royal pour rappeler que la musique se transmet aussi par d’autres chemins, comme ces concerts que l’ensemble propose aux collégiens. On a de plus en plus besoin d’art et d’écoute. Merci à Jean-Philippe Sarcos de nous l’avoir rappelé, en paroles et en musique.